Godspeed you Black Emperor ou la bande son de l’Apocalypse

Ils nous ont menti ou se sont tous plantés. Les Mayas, les Paco Rabanne, les Nostradamus et autres Cassandre de pacotille. Le sol ne s’est pas dérobé sous nos pieds gonflés d’orgueil pour nous engloutir en 2012, le Bug de l’an 2000 n’a pas eu lieu, nos smartphones ne se sont jamais aussi bien portés, la Bête n’est pas descendue sur Terre pour nous rôtir en crachant ses flammes fétides, laissant certains d’entre nous obligés de tenter l’expérience eux-mêmes. Pour autant, l’histoire contemporaine a ceci de particulier que moult de ses drames touchent à l’universel. Les attentats du 11 septembre, l’avènement de Daesh, et, je vous le donne dans le mille, la pandémie mondiale. Et si l’Apocalypse se voulait finalement anti-spectaculaire, sans aucune pyrotechnie, sans fracas, ni tonitruance de trompettes ni roulements de tambours ? Et si, comme l’avènement d’une dictature par les urnes, sans bruits de bottes mais à coups de décrets, la fin du monde advenait, subrepticement, insidieusement, discrètement, à pas feutrés, presque avec le sourire et l’assentiment du plus grand nombre ? En bouleversant, petit à petit, nos repères du quotidien, en serrant son étau sans nous étouffer, mais en laissant juste un passage pour un filet d’air, de quoi respirer et de quoi apercevoir un bout de ciel. Tandis qu’à l’horizon, c’est l’incertitude qui demeure.

De « Existential reckoning » se dégage un sentiment global de mélancolie légère, maîtrisée avec l’élégance du cynisme.

Depuis 2020, avec la fin des concerts et les routes vidées de leurs troubadours, ces derniers, du fond de leur retraite, ont pu ruminer à loisir. On peut se demander si l’art sauve, mais une chose reste certaine : il s’est depuis toujours fait l’écho de son époque. Il devient alors intéressant de constater que, les uns après les autres, moult artistes signent chacun à leur manière, la grande partition de l’Apocalypse, la bande son de la Fin du monde, la musique originale de l’Enfer dans lequel nous pataugeons tous. Fin 2020, par exemple, Puscifer, la bande à Maynard James Keenan, le frontman de l’un des 5 meilleurs groupes de toute l’histoire de la Fin du monde, Tool, livrait sa vision de l’année écoulée. De « Existential reckoning » se dégage un sentiment global de mélancolie légère, maîtrisée avec l’élégance du cynisme. Un peu comme si, alors que la terre tremble autour de vous, s’ouvre et avale toute chose dans sa colère punitive, vous vous installiez au dernier étage d’un gratte-ciel sur le point de s’écrouler, parce que la vue y est magnifique, devant un piano, et que vous vous lanciez dans un ultime numéro de crooner, la clope au bec. Mine de rien, dans un sens, Thou et Emma Ruth Rundle, avec « May our chambers be full », nous laissaient assister à une bataille vaine qui oscillait entre osmose et frictions et dont le vainqueur se relève avec une amertume cendreuse au fond de la gorge.

« May our chambers be full », nous laissait assister à une bataille vaine qui oscillait entre osmose et frictions et dont le vainqueur se relève avec une amertume cendreuse au fond de la gorge.

Godspeed You Black Emperor compte parmi ces groupes participant à cette grande entreprise universelle qui, fatalement, fera date : composer la BO de la Fin du monde. A moins qu’un trou noir en goguette ou qu’une météorite de passage n’y mettent un terme de façon radicale et définitive. Depuis le début de sa carrière, ce collectif nous parle, à travers sa musique, en faisant l’économie des mots. Heureusement, d’ailleurs, les titres de ses albums et de ses pièces monumentales s’avèrent suffisamment sibyllins. Imaginez ce que donneraient les paroles. Eminemment politique, tout comme n’importe quel acte de création, mais d’autant plus revendiqué par ses membres, le groupe livre sa vision du monde uniquement en musique. Qui se charge d’une force suffisante pour s’imprimer dans nos chairs et nos esprits. Chaque album entre en résonnance avec son époque. De la Guerre du Golfe à la pandémie mondiale, donc. Il avait même participé à la BO d’un survival movie, « 28 jours plus tard », de Danny Boyle. Prémonitoire.

Le titre utilisé dans la BO de « 28 Jours plus tard » de Danny Boyle, qui a fait connaître GYBE au grand public.

C’est sous ce prisme qu’il convient d’aborder « G_d’s Pee at State’s end ! », sans doute l’un de ses meilleurs opus. Tout comme pour les meilleurs films de David Lynch, tenter de comprendre, c’est faire fausse route. Vous pouvez gloser sur le message des titres « Military alphabet (five eyes all blind) (4521.0kHz 6730.0kHz 4109.09kHz) » ou « Cliffs Gaze / cliffs’ gaze at empty waters’ rise / ASHES TO SEA or NEARER TO THEE », vous n’en percerez pas davantage les arcanes des compos en question. Car le monde, on tente de le comprendre, de le dompter, de le dominer, mais au final, il nous glisse entre les doigts, nous échappe. La musique de GYBE fonctionne de la même façon. On la range dans la grande famille du post rock, et même si le groupe rejette cette étiquette, c’est sans doute ce qui la définit le mieux. Mais en réalité, elle reste aussi rétive et inclassable qu’une bête sauvage demeurera indomptée malgré tous vos efforts pour lui servir sa soupe dans une écuelle d’argent. Aussi insaisissable et protéiforme que peut paraître l’horizon que l’Apocalypse agite sous notre nez, la musique des Canadiens a ceci de génial qu’elle se montre à la fois limpide, apparemment lisible, et en même temps, dans un même mouvement, garde sa part d’ombre, jalousement, égoïstement.

« Le Village » de M. Night Shyamalan. La musique de GYBE y fait écho, qui dépeint à la fois le maelstrom de la merde dans laquelle nous baignons en la dévisageant fièrement et se replie sur elle-même dans une dynamique de préservation.

« G_d’s Pee at State’s end ! » se résume en 2 pièces titanesques de 20 minutes chacune, entrecoupées de 2 autres morceaux, largement plus courts (environ 5 minutes), mais chaque pièce se décompose en différents mouvements, des sous chapitres offrant une grille de lecture au chaos. La production offre une lisibilité à absolument tous les instruments, toutes les partitions, tous les ingrédients, que ce soit les grésillements industriels comme autant de messages abscons captés sur les ondes, les lamentations pleines de dignité des violons, les envolées solennelles des trompettes, les percussions tour à tour martiales et tribales, le ronronnement de la basse ou les stridences nerveuses des guitares. En somme, la clarté du chaos. Il faut écouter la lente montée en puissance de « Government came » avec l’emballement progressif de la ligne de basse et la montée des violons comme les vers de Dante :

« Là les larmes même empêchent de pleurer, et la douleur, qui trouve obstacle sur les yeux, se retourne au-dedans et fait croître l’angoisse » ;

ça monte sans jamais exploser, si ce n’est dans le bourdonnement du glas, car encore une fois, l’Apocalypse se veut anti-spectaculaire. De même, après 4 minutes d’intro, et 8 minutes de lamentations pleines de déréliction et de colère contenue, le long titre d’ouverture s’accorde 6 minutes de grâce résignée. A l’emballement de l’ire des éléments succède l’accalmie de la résilience.

Dans « Le Village » de M. Night Shyamalan, une communauté vit coupée du monde, en autarcie, cernée par une forêt, dans laquelle elle interdit ses membres de s’aventurer. Le danger s’y tapit, il convient de respecter les règles pour maintenir un équilibre fragile dont dépendent la paix et un semblant de bonheur, un pacte tacite de non-agression. « G_d’s Pee at State’s end ! » y fait écho. On sait les dangers qui nous entourent, on les tutoie et les toise. Les miasmes et le poison cognent aux vitres de nos fenêtres, grattent à nos portes. La musique de GYBE dépeint à la fois le maelstrom de la merde dans laquelle nous baignons en la dévisageant fièrement et se replie sur elle-même dans une dynamique de préservation. Elle se montre alors endurante, résistante, forte. Noble, digne et belle. Elle habite un album qui s’inscrit plus que tout autre dans l’année qui le voit sortir de sa gestation. Une année qui se dresse comme l’ombre de la précédente, et comme la menace de la suivante. Elle devient la musique de la résilience et de la résonance.

Groupe : Godspeed You Black Emperor
Album : G_d’s Pee at State’s end !

Genre : post-rock apocalyptique ultime
Origine : Canada
Année : 2021
Label : Constellation records
Note : 18,69/20